Dictionnaire de la violence

La « violence est indéfinissable », dit le philosophe Yves Michaud et il est intéressant de noter que de grands auteurs, comme Sorel ou Hannah Arendt, lui ont consacré des ouvrages entiers sans jamais la définir. Et pourtant ce « mystère » n’en demeure pas moins un des phénomènes les plus terriblement humains. Depuis Caïn et Abel. Mais la question de la violence ne se pose pas toujours de la même façon selon les époques. Aujourd’hui la « montée de la violence » semble un thème de banquet qui hante plus particulièrement nos sociétés développées et c’est la raison pour laquelle il m’a paru nécessaire de diriger ce Dictionnaire qui tente de faire la part des choses entre les données immuables de la violence humaines et celles qui, dans une société mondialisée et dérégulée, offrent des visages nouveaux et toujours plus prégnants, comme ceux du crime organisé et des mafias. Le rêve du siècle des Lumières était de vaincre la violence pour la faire disparaître. Aujourd’hui, plus personne ne se hasarderait à un tel objectif. Il est établi que la violence est une partie intégrante de la nature humaine et nos contemporains ont fait leur la définition freudienne de l’ambivalence des êtres humains qui, soumis à des pulsions contradictoires, ne sont jamais totalement bons ou totalement mauvais.

Faut-il alors se résigner à vivre avec la violence ? Tout dépend, pourrait-on être tenté de dire, de son degré d’intensité. Norbert Elias, dans une thèse controversée, soulignait que le processus de civilisation ne venait ni de l’essor artistique, ni du progrès économique ou technique, mais dans la capacité de l’Etat à maîtriser la violence. Notre mondialisation ultrasophistiquée et ultra-violente remet au goût du jour – par défaut – cette analyse du grand sociologue. Mais la question qui se pose alors est celle de la maîtrise de la violence. Suffit-il de proclamer le règne de la Raison comme l’a pensé une certaine philosophie républicaine ? On retombe à son tour au cœur des multiples ambiguïtés de nos sociétés contemporaines. Car Adorno et Horkheimer ont montré que la raison « instrumentale », qui s’apparente au règne aveugle de la technique, peut conduire y compris jusqu’à la déshumanisation nazie. La barbarie peut être technologique en perdant de vue le sens de l’Humain. Le sacre de la technè n’est pas seulement celui de l’I Pad et des jeux vidéo.

D’autres défis se posent. Une certaine pensée, dite sécuritaire, ne cesse d’instrumentaliser nos peurs en agitant le chiffon rouge de la « montée de la violence ». Dans certains quartiers ou zones de non-droit, comme les Etats faillis (failed States), en Somalie ou en Afrique centrale, il est pourtant indéniable que l’explosion de la violence n’est pas un vain mot. Il suffit aussi de songer à l’Amérique centrale ou à l’Afghanistan. Pourtant, la réponse par le « tout répressif » reste illusoire car le produit même de cette « hyper violence » n’est pas lié à l’Homme – bon ou mauvais – mais aux conditions économiques et sociales qu’il produit. Comment vaincre un Mal qui est justement engendré par les inégalités et les logiques de concurrence du Marché quand on continue à faire les louanges de ce même système qu’on juge si efficient qu’on le mondialise ? Nos sociétés avancées se trouvent aujourd’hui placées face à une contradiction intrinsèque : elles adulent cette idéologie ultra-libérale qui engendre les maux qu’elles craignent le plus.

Pour en savoir plus: rendez-vous à la librairie l’Écume des Pages, 174 bd Saint Germain 75006 demain, le 11 octobre à 19 heures…

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8 risposte a Dictionnaire de la violence

  1. Sandrine ha detto:

    Après avoir lu plusieurs de vos ouvrages tout à fait justes, je suis complètement stupéfaite lorsque je lis certaines “définitions” dans le dictionnaire des violences qui est paru sous votre direction.
    En particulier “le viol” et l’adolescence” pourquoi de telles définitions?

    Bien amicalement.

    • mimarzano ha detto:

      Chère Sandrine, dans un Dictionnaire il faut accepter la “différence”… parfois cela permet de rebondir… surtout si l’on n’est pas d’accord… chaque auteur devait être “libre” de développer sa pensée… je ne suis pas forcément d’accord avec tous les auteurs… il y en a même certains qui m’ont écrit que je ne devais pas donner la parole à certain d’autres… j’ai appris à mes frais qu’on ne peut “tout” contrôler”… et si un article provoque des réactions, tant mieux… au moins en en discute… et on sort du silence qui entoure certains thèmes… très amicalement, michela

  2. Pingback: Mettre la violence en mots ou des mots sur la violence « Actuphilo

  3. Zorro ! ha detto:

    Bongiorno Michela

    Je comprends un peu l’italien mais puisque vous parlez très bien français, je vais en profiter …
    J’ai fait votre connaissance par la radio et internet ( je n’ai pas de TV )
    En plus je vous trouve charmante et sympatique, intelligente aussi , tout pour plaire quoi !
    La violence est peut-être indefinissable, mais de plus en plus manifeste
    vous parlez de contradictions: le monde existe grâce à la dualité ou la polarité : homme -femme, jour-nuit , Feu- Eau ,etc…
    Vous traitez aussi de la pornographie: c’est une invention contemporaine propagée par les médias pour une source de buissness rentable . La liberté sexuelle qui soit disant permet l’épanouissement n’est en fait dans ce cadre qu’une mode, qu’un moyen de nourrir ce buissnes. la pornographie est surtout voulue par l’homme ” il maccio ” et sous l’influence de ses fantasmes
    Au plaisir de vous lire.

  4. Zorro ha detto:

    Votre courte réponse me laisse un peu sur ma faim, merci quand même .

  5. Lucile Crémier ha detto:

    Ces recherches que vous poursuivez sont à mon sens indispensables. Etudiante en début de parcours à l’université en Angleterre, je sens que les thèmes que vous approchez comblent un vide grand dans le contenu des discours ici. N’ayant pas encore eu l’occasion de lire vos ouvrages, une question se présente néanmoins déjà à la lecture des dernières lignes… Veuillez m’excuser si elle est impertinente.
    “Nos sociétés avancées se trouvent aujourd’hui placées face à une contradiction intrinsèque : elles adulent cette idéologie ultra-libérale qui engendre les maux qu’elles craignent le plus.”
    Il était tentant de rapprocher le propos de celui de Slavoj Zizek dans son ouvrage ‘Violence’, ou plus précisément de son analyse de la stratégie “libérale-communiste” qui fait mine de donner avec une main ce qu’elle a pris avec l’autre. Si ce parallèle paraît évidemment, ou est sûrement, mineur et invalide sous beaucoup d’aspects, je me demandais ce que vous pensiez de cette thèse développée par lui en particulier et si dans le cadre de votre raisonnement il est possible de lui accorder une certaine vérité.
    Merci beaucoup;
    Bien cordialement.

  6. Arnaud ha detto:

    Bonjour Madame,
    Je vous joins une portion de texte qui s’inscrit dans un ensemble plus vaste consacré à l’image que nous véhiculons d’Attila. C’est une partie de la conclusion qui est entrain de finir de s’écrire. Vous allez constater que je suis plutôt malheureux, et quelque peu en colère, de certains développements de ce dictionnaire qui véhicule lui-même une violence dont pourtant il prétend se départir :
    “Dans un livre qui se veut savant, c’est un dictionnaire, un article est consacré à la violence dans la Bible, un autre dans le Coran. La violence contenue dans la première est comparée à celle qui est étalée sur nos petits écrans. Outre que cette comparaison est plutôt étrange en ce lieu de discours, elle semble surtout avoir pour objectif d’excuser la violence du texte sacré par celle de la télévision, la Bible mettant en scène des « conflits et des combats humains » dont la « fréquence est loin d’excéder celle de nos téléviseurs. » Jolie pirouette pour un dieu qui annonce pourtant que « quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai moi aussi devant mon Père qui est aux cieux » car « N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre (…) mais bien le glaive. Oui, je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, … » et ceci dans la mesure où il doit impérativement y avoir priorité à l’attachement de Jésus : « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ». Mathieu, 10, 33-37. Mais l’auteur de l’article va plus loin encore : après avoir expulser la violence au dehors de la Bible, en faisant appelle à la lecture distanciée que l’historien doit avoir des textes anciens, il en conclu que celle-ci « est un livre vivant qui constitue un plaidoyer contre la violence (c’est l’auteur qui souligne), destiné à susciter la réflexion des lecteurs et à éclairer leur conscience pour les aider à agir en vraie liberté. » A Coran, la violence est entendue comme lui étant intrinsèque, que c’est « une possibilité manifestée par Dieu Lui-même vis à vis de sa création. (…) La violence du Créateur se lit donc dans son nom même. »
    Je ne sais pas comment s’est exercée la direction de Michela Marzano, mais le fait est là : la Bible parle d’amour et le Coran parle de guerre ; la Bible relève de la civilisation, le Coran de la barbarie. Or donc, où se trouve la porte de sortie, lorsque ceux qui sont drapés d’une légitimité scientifique obtiennent une telle opposition entre deux religions qui s’inscrivent pourtant dans le même corpus et qui sont héritières toutes deux de la Grèce ancienne, de la Mésopotamie, de l’Assyrie, de la Perse et de tout ce qui forme les fondations de notre culture ?”
    Ainsi, civilisation et barbarie ne peuvent être disjointes, pas plus dans le temps que dans l’espace et les fantômes qui nous habitent n’ont toujours pas trouvé leur liberté, Attila agit toujours comme un spectre que notre temps n’a pas désarticulé du temps romain et ce n’est pas notre mémoire qu’il hante, mais bien notre « agir communautaire », selon cette expression si chère à Max Weber. Civilisation/barbarie, une catégorie qu’il faut abandonner car elle trouble foncièrement la vue.
    Ecouter l’autre commence donc peut-être par écouter, analyser et comprendre la représentation que nous-même avons de l’autre. Et dans l’oubli de cette dimension, la carte que l’on tente de dresser de l’étranger risque de rester une bonne intention. Si se décentrer est une entreprise difficile, une entreprise risquée, il n’y a pourtant qu’elle pour sursoir à cette vision venant sans cesse du dedans.”

    Arnaud

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